Zemmour, manif pour tous, et distractions

The function, the very serious function of racism is distraction. It keeps you from doing your work. It keeps you explaining, over and over again, your reason for being. Somebody says you have no language and you spend twenty years proving that you do. Somebody says your head isn’t shaped properly so you have scientists working on the fact that it is. Somebody says you have no art, so you dredge that up. Somebody says you have no kingdoms, so you dredge that up. None of this is necessary. There will always be one more thing.

Toni Morrison

Il y aurait beaucoup à dire sur Zemmour et son « Donner un prénom qui n’est pas français -à son enfant- c’est se détacher de la France ». Déconstruire les concepts de « prénom français », interroger la possibilité de se « détacher » d’un pays, le lien entre les deux. Il y aurait beaucoup à dire sur les dernières sorties de la manif  pour tous (mpt). La réduction de l’altérité à la différence femme (cis) / homme (cis), ou le lien supposé entre le narcissisme et l’attirance homosexuelle.Nous sommes nombreux à nous horrifier, à raison, de la diffusion médiatique de ce genre de discours. Mais je crains, hélas, qu’exprimer ce que nous ressentons et nous en pensons ne soit pas le plus productif.

D’abord, parce qu’en réagissant à ces propos, nous leur donnons plus de visibilité. C’est grave quand on amène les discours de haine dominants dans les rares espaces qui devraient en être protégés, mettant en danger les personnes qui en sont la cible. C’est ironiquement dramatique quand trois tags anti-IVG dans une rue de Paris prennent gratuitement la force d’une campagne nationale à cause de toutes les réactions de dénonciation.

Ensuite et surtout, car c’est une distraction terrible, que l’on soit allié-e ou concerné-e. En tant que concernée, je suis désolée de voir que pendant qu’on relève une à une les horreurs de la mpt, on ne sorte pas de l’apathie dans laquelle le mouvement LGBT français est plongé depuis l’obtention du mariage pour tous. La réjouissante organisation d’une marche des fiertés de nuit radicale ne peut pas cacher la mollesse avec laquelle la PMA pour tou.te.s, les droits des personnes trans, ou la prévention des suicides sont défendus. En regardant maintenant du côté des alliés, je ne peux m’empêcher de voir, dans les paroles parfois très violentes adressées à la mpt (et, de « mon côté », à Zemmour et autre), une forme de mise à distance rituelle et purificatrice. Tout occupés à la mise à distance de la mpt par rapport à vous, vous ne combattez pas votre homo-, bi-, transphobie intériorisée ; de même, il est plus facile de critiquer Zemmour que de prendre le temps de combattre le racisme et ses effets dans nos propres mouvements.

Alors, plutôt que d’être dans l’opposition et la critique permanente, construisons.

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Pas de TERF dans mon féminisme, merci

[Edit : Miss Kola a rédigé sa propre réponse. Si vous n’en lisez qu’une, lisez la sienne.]

Aujourd’hui, Miss Koala a fait remonté un tweet de Martin *je refuse d’être un homme* Dufresne, où celui-ci partage ce lien facebook très violent qui compare le combat contre la transphobie et la transmisogynie ave le masculinisme, en se vautrant dans les clichés transphobes.

Déjà, en tant que nana cis, j’apprécie beaucoup qu’un mec cis vienne m’expliquer qui sont mes vrais alliés (à savoir les hommes cis qui refusent d’être des hommes je suppose ? C’est drôlement commode comme coïncidence dit donc) et me représente comme une cruche en robe incapable de voir que je me fais manipulée. C’est drôlement féministe dîtes-donc de dépeindre les femmes cis comme de pauvres filles nécessitant que les hommes-refusant-d-en-être viennent les sauver.

Donc déjà, en tant que nana cis bisexuelle, je sais ce que je dois aux femmes trans : la lutte LGBT. Sans elles, et surtout sans les femmes trans of color, pas d’émeutes de Stonewall, pas de marche des fiertés, pas de revendications, pas d’avancées. Sans les hommes-cis-refusant-d-être-des-hommes, heu ? Donc, même s’il n’y a pas BESOIN d’une raison pour lutter contre la transphobie et la transmisogynie, si j’étais dans une pure logique comptable et d’intérêt, c’est avec les femmes trans que j’irai.

Ensuite, et j’espère ne pas empiéter sur la parole des personnes trans dans ce qui suit, surtout SURTOUT n’hésitez pas à me le dire si c’est le cas, le contenu de ce lien est terriblement stupide, reposant quasi entièrement sur la technique dite de l’homme de paille, à savoir faire dire à ses adversaires ce qu’ils ne disent pas pour mieux les refuter.

Paille n°1 : les femmes trans sont des agentes infiltrées du masculinisme. Je ne sais pas si vous avez déjà vu des groupes de masculinistes (on peut les obverser à l’époque des grandes migrations se poser sur des grues), mais c’est une concentration de mecs cis hétéros blancs valides. Je n’y ait jamais vu de femmes, cis ou trans.

Paille n°2 : les femmes trans ont toutes un pénis, des cheveux blonds et du rouge à lèvres. Alors déjà il n’y a bien entendu aucun problème avec le fait d’être une femme trans avec un pénis, de longs cheveux blonds et du rouge à lèvres. Mais ce cliché permet de nier la diversité des femmes trans, et de faire passer les femmes trans comme forcément plus féminines, et d’une féminité plus artificielle, que les femmes cis. Faudra d’ailleurs qu’on m’explique d’ailleurs pourquoi la féminité « cheveux longs blonds et rouge à lèvre » est mauvaise/artificielle et la féminité « robe et jambes parallèles » est bonne/naturelle.

Paille n°3 : « Ladybrain ! », à savoir « Cerveau de femme ». Déjà, je n’ai jamais vu de masculiniste se revendiquer d’avoir un cerveau, et encore moins de femme. Ensuite, cette expression est critiquée au sein des communautés trans, certaines y trouvant un mot pour caractériser leur vécu, d’autres en soulignant des aspects problématiques et souhaitant l’abandon de son usage.

Paille n°4 : « Females are priviledge for being female, (so call yourself cis) ». Dans l’univers anglophones, « female » signifie « femelle » (avec moins de connotation de bestialité qu’en français), mais il est aussi utilisé très subtilement (ou pas) à la place de « woman » pour exclure les femmes trans. Le discours masculiniste est bien de dire, dans un joli exercice d’inversion, qu’en tant que femme, nous sommes privilégiées. Le discours des femmes trans n’est pas du tout de dire que les femmes sont privilégiées : juste qu’en plus de la misogynie, il existe aussi, en plus, l’axe de la transphobie. Se dire cis, c’est simplement reconnaître qu’on ne souffre pas de transphobie. Comme tous les axes, ils s’intersectent, formant la transmisogynie (c’est-à-dire que des femmes trans sont attaquées car trans, et car femmes). Faire semblant de croire que « cis » nie l’oppression des femmes, c’est encore plus invisibiliser la transmisogynie, et refuser de voir à quel point le point de vue trans* permet de mettre en lumière toute la misogynie existant dans la société. (Exemple que j’ai vu passé sur mon Tumblr ce matin : comment les identités de genre et les orientations sexuelles sont vues comme « fausses » quand elles ont l’air d’émaner de personnes de genre féminin.

Paille n°5 : La socialisation femme n’existe pas et n’a pas d’importance. Le discours masculiniste est effectivement de nier que les femmes sont traitées différemment que les hommes dans la société, afin de nier leur oppression. Les femmes trans ne remettent pas ça en cause : elles expliquent juste que, quand on est une femme trans dans le placard (« pré-transition »), on n’a pas la même interaction avec la société que quand on est un homme cis. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi les taux de suicide, dépression, meurtres, chômage… sont très subtilement différents entre les hommes cis et les femmes trans.

Paille n°6 : « Stop talking about your reproductive biology ». La demande des personnes trans n’est pas que les femmes cis arrêtent de parler de clitoris, de vulve, de vagin, d’utérus ou d’ovaires ; elle est qu’on arrête d’utiliser « appareil génital féminin » pour parler de clitoris, de vulve, de vagin, d’utérus, ou d’ovaires. C’est simple : soit on parle d’utérus et de vagin (par exemple pour discuter de coupes menstruelles), et on arrête à la fois de faire comme si ce sujet ne concernait que des femmes alors qu’il concerne aussi des hommes trans et des personnes non-binaires, et comme si il concernait toutes les femmes, vu qu’il ne concerne pas les femmes trans ou les femmes cis sans utérus ; soit, on parle de « sexualité des femmes », et on oublie d’inclure la sexualité des femmes avec pénis ou aux organes génitaux n’étant pas clitoris+vulve+vagin. On remarquera qu’il y a d’ailleurs une association trans, ACCEPTESS-T, dans les associations présentes pour soutenir la PMA. Des associations d’hommes pro-féministes ? Oups !

Paille n°7 : « My feelings are more important than your lived reality ». (Mes émotions sont plus importantes que ta réalité vécue). Alors là je ne sais pas quoi dire à part « référence nécessaire ? », ou dit autrement, WHAAAAAAAAATTT ??

Paille n°8 : « Critizing me is akin to racism » (Me critiquer, c’est comme du racisme). Gros morceau, ces six mots, je vais espérer pouvoir tout déconstruire. La confusion critique personnelle/domination existe dans les deux sens : d’une part, les masculinistes se perdent en accusation de misandrie dès que l’on ose critiquer leurs discours (« MaleTears », pleurs de dominants) ; de l’autre, lorsque des discours misogynes seront dénoncés comme tels, une tactique pour les faire silencier est d’accuser la personne qui les tient de « jouer la carte du sexisme / voir du sexisme partout » alors que, bien évidemment, ce n’était soit-disant que des critiques interpersonnelles. Il s’agit en fait d’un double standard, qui permet à la fois pour les masculinistes de ne pas avoir à répondre aux critiques qu’on leur adresse (« tu dis ça parce que tu es misandre » ne donne absolument aucune information sur si « ça » est vrai ou faux) et d’empêcher la dénonciation/prise de consciences des mécanismes de misogynie systématique (« mais non si les gens te coupent plus la parole, ce n’est pas parce que tu es une femme, c’est parce que tu es trop timide / te laisse trop faire »). Ainsi, en plaçant cette paille dans la bouche des femmes trans, le but est de faire taire leurs dénonciations de la transphobie et de la transmisogynie en les faisant passer pour des personnes ne supportant aucune critique personnelle. Par exemple, une femme trans qui ferait remarquer les critiques sur son « expression de genre stéréotypée » ne sont sans doute pas étrangères à la transmisogynie qui consière la féminité des femmes trans comme plus artificielle, et donc moins bonne, que celle des femmes cis, se fera silenciée comme « n’acceptant pas les critiques sur elle ».
Point important : quand on est blanc, on ne compare rien au racisme. Ca arrive régulièrement que des femmes blanches disent « tel truc passe sans problème mais si c’était transposé au racisme ça ne saurait pas pareil ». 1) C’est faux 2) En disant cela, les femmes blanches se positionnent comme expertes du racisme et de sa comparaison avec le sexisme, invisibilisant les femmes of color, c’est-à-dire celles qui vivent le racisme. Je ne sais pas si des femmes trans blanches ont déjà comparé la transphobie et la transmisogynie au racisme. Sans doute, malheureusement. Mais je ne pense pas que le but de ce dessin était de dénoncer le racisme, et il n’y a pas de raison pour que les exigences d’anti-racisme pèse plus fortement sur les femmes trans blanches que sur les autres blancs.

Paille n°9 : Je ne sais pas ce que sont des « female interests » (sujets de « fâmes »). Je suppose que c’est juste une redite de la paille n°5, ce qui montre encore une fois la pauvreté argumentative de ce dessin 🙂

Paille n°10 : Les fâmes ne devraient pas pouvoir se réunir entre elles sans hommes / sans moi. Les masculinistes ne supportent pas les espaces de non-mixité entre femmes, qu’ils voient comme une menace. Comparer la non-mixité entre femmes excluant les hommes, c’est-à-dire entre personnes subissant le sexisme, à la non-mixité entre femmes cis, c’est-à-dire entre personnes subissant le sexisme mais pas la transphobie, est juste un faux parallèle malhonnête. La non-mixité permet aux personnes de se réunir pour parler de l’oppression qu’elles subissent, sans avoir peur de blesser une personne du groupe oppresseur / se faire couper la parole / que la parole soit monopolisée pour parler des sujets qui n’intéressent que les oppresseurs et pas les oppressées.

Paille n°11 : Les féministes sont aigries car moches / les radfem sont aigries car imbaisables. A nouveau grosse inversion de responsabilité : de nombreuses radfem (« féministes radicales », mais « radfem » a une connotation de féministe radicale transphobe et biphobe) écrivent de longues tribunes expliquant que jamais elles ne coucheraient pas des femmes trans, parce que beurk, pénis. Je n’ai jamais vu des femmes trans y répondre par autre chose que « heu mais c’est transphobe vous savez ? » et « quelle grosse perte lol ». [Je précise qu’en tant que pansexuelle, toute restriction dans les attirances à base d’identité de genre et/ou d’organes géniaux me semble absurde, notamment l’hétérosexualité, je sais que ça existe (duh) mais c’est un sujet que je ne maîtrise pas.]

Paille n°12 : « avoir des rencards est un droit inaliénable ». Cf paille n°10.

Paille n°13 : « Les lesbiennes sont méchantes de ne pas sucer ma queue ». Cf paille n°10. (Je disais quoi sur la richesse argumentative ?).

Paille n°14 : « Je devrais être une priorité du féminisme ». S’il est ridicule que le mouvement de libération des femmes fasse passer en tête les revendications des hommes, je trouve en revanche que oui, la lutte contre la transphobie et la transmisogynie devrait être prioritaire dans les luttes féministes. Pourquoi ? Parce que les femmes trans sont parmi les femmes qui subissent le plus la violence patriarcale (cf paille n°5).

Je suis bi-furieuse

Je fais partie des gens qui pensent que les étiquettes ont une capacité libératrice bien plus forte que leur capacité excluante. Que le problème n’est pas d’être toute-s différente-s, mais qu’il y ait des privilèges, et donc des opressions, associées à ces différences.

S’appliquer une étiquette dont on ignorait l’existence en tant que mot mais qu’on connaissait dans notre vécu, ce n’est pas se limiter : c’est se libérer de cette angoisse d’être inconcevable, à soi et aux autres. Ce n’est pas se couper des autres, c’est se connecter à d’autres vécus qui nous ressemblent.

Ca a été le cas, pour moi, de l’étiquette « bisexuelle ». Ah, c’est comme ça que ça s’appelle, d’être attirée par des personnes de tous genres ? Et je ne suis pas seule ? Et cela a des points communs avec les vécus homosexuels et lesbiens, mais a aussi des aspects uniques.

Et puis, on m’a dit que « bisexuelle », c’était un mot qui excluait les femmes trans, les hommes trans, et les personnes genderqueer et intersexes. Que bi = deux, et que c’était binaire, alors que c’était mieux, plus inclusif, de se définir « pansexuelle ». J’ai accepté cette nouvelle étiquette, car elle me va bien, mais ma jolie étiquette « bi », je l’aimais bien, alors j’ai collé « pan » par-dessus parce que je ne voulais pas être transphobe jusque dans la manière de me nommer, mais quand même, je ne voyais pas pourquoi je devais m’en défaire, elle qui m’avait ammené une communauté[1].

J’ai voulu rentrer dans la communauté LGBT. J’ai vu des affiches qui disaient qu’on ne pouvait pas donner son sang si on avait l’une de ses lettres, alors qu’avec ma meilleure amie lesbienne, on est donneuses régulières. J’ai vu des forums de « femmes qui aiment les femmes » envoyer des MP à l’administratrice parce que une bi bon ok, mais seulement si elle est célibataire ou en couple avec une femme. J’ai vu le féminisme radical m’expliquer que les vraies féministes sont lesbiennes, et que bon les hétéras elles ont pas le choix mais les bies si et que donc elles si elles restent avec des hommes c’est que c’est bien des traîtresses. J’ai vu les militants queers dire des choses que je trouvais brillantes et percutantes, et se réclamer d’être « transpédégouines »[2]. J’ai vu des personnes attirées par des hommes, des femmes et des genderqueer avec une préférence se définir comme « homo-flexible », « majoritairement hétéros », mais jamais comme « bis avec une préférence ». J’ai vu des gens avoir des relations avec des hommes, femmes et genderqueer se réclamer « pédé » ou « gouine » et dire que c’était très radical, tandis que les personnes qui se réclament de « bi » sont par nature à moitié dans la communauté, à moitié en-dehors[3]. Pas des vrais. J’ai très, très peu entendu « bi » pendant les marches des fiertés, par contre j’ai beaucoup entendu « mariage gay » pendant le débat sur le mariage pour tous. J’ai entendu beaucoup de personnes m’expliquer très sereinement qu’une partie de moi était inférieure et que l’autre partie était la bonne. Que suivant de qui je tomberai amoureuse, on verra ma stérilité comme une malédiction que la science peut corriger, ou comme une fatalité dont je ne dois surtout pas chercher à passer outre. J’ai vu des milliers de personnage hétérosexuels, partout, et quand enfin j’en ai vu des bisexuels, on m’a dit que je me faisais des illusions, corrompait une oeuvre, que les personnes étaient trop normaux pour être bis[4], ou alors on leur mettait une autre étiquette, « omnisexuel », parce que tu comprends ils sont trop forts, trop flamboyants, et en plus ils sont les héros de leur propre histoire, alors on ne va pas quand même pas leur donner ton étiquette à toi[5]. J’ai vu encore d’autres étiquettes, « poly » pour plus d’un genre, « huma » pour tous les genres.

Et puis, un jour, j’ai vu que les personnes bies, loin de bénéficier d’un « privilège hétéro », étaient en fait moins bien loties que les personnes homosexuelles. Plus de dépressions, de tentatives de suicide. Plus de victimes de viol. Moins de modèles, moins de communautés pour les accueillir. Beaucoup plus d’isolement, auquel la multiplication des étiquettes n’est pas étrangère. Enormément de personnes qui croient que « ça n’existe pas », y compris des psys, qui passeront donc du temps à chercher à déterminer quelle est la « vraie » orientation de leurs patiente-s plutôt que de les aider. J’ai vu que la fondatrice de la « Lesbian & Gay Pride » était une femme bisexuelle. Que Freddie Mercury n’était pas gay. Que c’était quand même un peu bizarre de définir la bisexualité comme « hommes + femmes », quand les personnes bies n’utilisent pas cette définition, pour ensuite expliquer que « bisexualité » ce n’est pas bon. Que c’était étrange que « hommes + femmes » c’était pas inclusif mais « femmes qui aiment les femmes » si. Que pendant que le mouvement LGBT est dominé par les gays blancs cis CSP+ et qu’il y a énormément de lesbiennes qui continuent à considérer les femmes trans comme des espionnes du patriarcat, que la mesure la plus urgente pour lutter contre la transphobie dans le mouvement LGBT soit de supprimer l’identité bi.

Et là, j’ai arrêté de me comporter en invitée que l’on tolère et qui doit être reconnaissante. Je suis bi, je suis LGBT, et je ne m’excuserai pas. Cette étiquette que vous avez voulu m’enlever, je me la porte en étendard. Je suis intimement pansexuelle, parce que je me reconnais dans « quels que soient leurs genres », mais je sais qu’il y a d’autres personnes qui ont des genres préférés, plus ou moins marqués, qui ne rentrent pas dans cette étiquette, et que le terme « bi » est un joli parapluie. Mais je suis une bisexuelle politique.

Je refuse la silenciation, l’assimiliation, l’invisibilisation. Je refuse l’hétérocentrisme, le patriarcat, le monosexisme, la misogynie et la biphobie. Je refuse de jouer à la « bonne bisexuelle qui jette sous le bus le reste de sa communauté pour une place au soleil, les bi-curieuses des bars, les hommes mariés des backrooms, les polyamoureux, les confus, les infidèles et celles et ceux qui aiment la promiscuité. Quand je me tairai, ça sera pour laisser parler les personnes racisées, non-binaires, séropositives, handicapées, étrangères, travailleuses du sexe, prolétaires, et tous les axes que j’oublie. Je suis bi-furieuse et fière de l’être.

[1] La communauté bi en France, c’est une asso et un forum.
[2] Si vous ne voyez pas le soucis, demandez-vous quelle lettre saute quand on passe de LGBT à TPG.
[3] Le problème N’EST PAS comment ces personnes souhaitent s’identifier. Le problème est qu’un « comportement bi » avec une « étiquette homo » est vu comme radical et subversif pendant qu’un « comportement homo ou hétéro » avec une « étiquette bi » comme rétrograde.
[4] Bonjour, Dean Winchester.
[5] Bonjour, Captain Jack Harkness.

Les Chroniques mauves, reflet fidèle du milieu lesbien français

Les chroniques mauves est un roman graphique écrit par un collectif d’illustratrices racontant le milieu lesbien de 1950 à 2011 en France via 12 épisodes se déroulant en des lieux et des époques différentes. J’avais eu la chance « d’interviewer » une partie de l’équipe lors du printemps lesbien de Toulouse et rédiger une brève sur Wikinews, que je pense intéressante à lire pour comprendre les intentions des autrices.

Dans les points positifs tout d’abord : la démarche du projet en elle-même est intéressante, nécessaire, et le résultat est à la hauteur des attentes. Les personnages expriment les contradictions du milieu, par exemple entre autogestion entre lesbiennes féministes et revendications de « normalité ». Les musiques et textes féministes qui entrecoupent le roman lui apportent une profondeur et un éclairage supplémentaire. Je ne peux m’empêcher d’être déçue de voir les racines radicalement féministes et revendicatrices du début du roman se muer petit à petit en assimilationnisme. Le seul regret en terme de réalisation est que le roman aurait grandement bénéficié de la couleur (une pride en noir&blanc !), qui n’a pas été retenue pour des raisons matérielles.

Le gros point négatif, c’est que le roman est… un reflet fidèle du milieu lesbien français. Aucune femme trans; l’utilisation de bandes pour compresser les poitrines d’un homme trans et qu’une équipe de drag king plutôt que de binders; la copine d’une lesbienne turque qui passe une page à dire qu’elle a de la chance que ses parents ne soient pas des « intégristes » mais que quand même le placard lui pèse ; elle est d’ailleurs la seule lesbienne de couleur de tout le roman, avec une lesbienne noire muette dans une case de pride ; et, ce qui m’a le plus sauté au visage en tant que cis blanche bisexuelle : le traitement indigent de la bisexualité. Je vous recopie la définition que l’on trouve à la fin du roman, dans une liste d’autres termes :

Bi : Désigne une bisexuelle, bien sûr. De mon temps, on ne les aimait pas beaucoup, un peu comme des filles qui ne savaient pas ce qu’elles voulaient. On aimait les choses plus radicales, noires ou blanches ! Aujourd’hui, c’est queer.

En conclusion : il manque un épisode 13 aux Chroniques mauves, « Intersectionnalité », avec des bies, des trans et des racisées. Pour raconter la décennie 2012-2021 ?

Oui, la biphobie existe

Je reviens de la lecture du deuxième numéro de suck my glock ! Il y a vraiment plein de choses chouettes dedans, du coup ça m’embête de le call out sur un aspect qui n’est pas central à son propos, mais ça me semble important.

Il y a déjà eu la «biphobie» pour laquelle j’ai eu un peu de mal. Je veux dire, je suis prête à être convaincue qu’il y a une spécificité de la biphobie, mais jusqu’à maintenant tous les exemples de biphobie qui m’ont été donnés étaient soient des choses qui pouvaient être exprimés en terme d’homophobie ou de lesbophobie, soit des exemples au final tout à fait propres à la communauté LGBT, et je ne pense pas qu’on puisse mettre sur le même plan une oppression systémique avec des sortes de normes alternatives propres à un certain milieu, aussi excluantes soient-elles. Mais bon, pourquoi pas ?

La première chose qui me gêne, c’est que quand on ne sait pas, on fait des recherches. Après, c’est un fanzine, pas une thèse de doctorat sur la biphobie au XXIème siècle en France, donc je peux fermer les yeux là-dessus.

Le second c’est que non, en tant que femme bisexuelle, je ne peux pas penser que ce que je subis en tant que femme-qui-aime-les-femmes comme de la lesbophobie. Parce que j’ai trop souvent été invitée à partir de milieux lesbiens qui craignaient sans doute que je les contamine avec ma présence impure pour arriver à m’identifier sous des étiquettes de « lesbienne » ou de « gouine ».

Je vais faire l’hypothèse (fausse) que la biphobie pourrait se résumer à « homophobie + la communauté LGBT est pas accueillante ». Même si ce n’était que cela, cela serait suffisant pour nécessiter un terme propre. Parce que, du coup, nous ne sommes nulle part à notre place. Les espaces LGBT sont à nous en tant que bis, on ne devrait pas avoir à justifier d’un pedigree, d’une « vraie oppression », pour pouvoir y rentrer. Nous sommes chez nous.

Enfin, vu que c’est le point qui semble déranger le plus, oui, il y a des exemples de biphobie perpétuées par « tout le monde » et même de la biphobie spécialement faite par des mecs hétéros (car tout le monde sait que seuls les mecs hétéros sont capables d’être oppressifs) :

  • l’invisibilisation de la bisexualité dans l’histoire et dans la fiction : je ne compte plus le nombre de personnes qui sont choquées quand j’ose dire quelque chose d’aussi radical que « Freddie Mercury était bisexuel ». Dans la fiction, les personnages bisexuels sont très rarement nommés comme tels (quand ils ne tombent pas dans « ah mais en fait j’ai toujours été homo » / « ce n’était qu’une aventure homo ça ne veut rien dire je reste hétéro », qui sont toutes les deux valides, juste qu’il y a une troisième voie aussi) : on en arrive au point où, pour parler de Jack Harkness, les scénaristes préfèrent utiliser un néologisme plutôt que d’utiliser un mot déjà disponible. L’invisibilisation va parfois tellement loin qu’on en vient à devoir justifier que oui, la bisexualité existe et qu’on est pas « des gays qui ne s’assument pas » (pour les bisexuels) ou « des hétéras qui font style » (pour les bisexuelles). [Exercice donné à la lectrice : seras-tu reconnaître la manière dont le sexisme influence la biphobie ?]
  • la sexualisation des femmes bisexuelles par les hommes hétéros. J’ai un peu du mal d’ailleurs à voir comment on peut reconnaître que les lesbiennes subissent cela et le nommer à juste titre lesbophobie en oubliant que les femmes bisexuelles subissent totalement cela aussi. Les « demandes » de plan à trois (pardon, la certitude qu’on va accepter un plan à trois et qu’on a un carnet d’adresse plein de bonasses bies et partantes là tout de suite), on les a aussi. On se retrouve d’ailleurs avec un risque de subir un viol de 46%, soit plus de trois fois plus élevé que les hétéras ou les lesbiennes.

Je ne dis pas que, régulièrement, « l’agenda bisexuel » ne va pas être, concrètement, de lutter contre l’homophobie ou la lesbophobie. Mais cela ne veut pas dire que la position des bisexuel-les soit d’être de suiveurs des gays et lesbiennes « naturellement » leaders et subissant les « vraies » oppressions.

Être gros mais pas trop

Dans les commentaires l’article sur la modération de l’elfe (que décidément je cite dans tous mes posts), j’ai vu passé l’idée qu’être un peu gros genre en surpoids, ce n’était pas grave, mais par contre être vraiment trop gros, genre en obésité morbide, ça l’était quand même et que les deux n’avaient rien à voir.

Pour avoir vu ce genre d’argument utilisé dans la lutte contre l’homophobie, où des gays et lesbiennes « normaux » se plaignaient des « tarlouzes très efféminées et des camionneuses qui donnaient une mauvaise image de l’homosexualité à la marche des fiertés », je peux dire tout de suite que cet argument ne mène à rien. C’est une tentative désespérée de dire « oui, je suis différent, mais tous les stigmates que les gens normaux me mettent dessus, je ne les mérite pas, par contre la personne là-bas si. Je peux être intégré maintenant ? ». On pourrait appeler ça la technique du « trouver un bouc émissaire à taper à la récré pour éviter d’être désigné soi-même ».

Or, le vrai problème, c’est le processus qui fait qu’une personne va être exclue parce que « trop homo » ou « trop grosse », pas que le seuil entre « trop mais encore un peu acceptable, tiens prend un cookie » et « trop mais genre vraiment trop » soit mal placé. Végétariens, évitez d’utiliser l’argument du « mais au moins je mange des oeufs et des produits laitiers, pas comme ces tarés de végétaliens », ça ne peut que se retourner contre nous.

Pour en revenir à l’obésité dite « morbide » (quel nom magnifique), elle est effectivement associée à beaucoup de problèmes de santé, notamment une espérance de vie réduite de six ans si je ne me trompe pas. Qu’est-ce que cela signifie pour ces personnes ? Dans une société saine, cela voudrait dire qu’elles bénéficieraient d’une prévention accrue des maladies qu’elles ont plus de risque de développer (par exemple, des prises de sang régulière pour vérifier la glycémie afin de détecter et prendre en charge au plus tôt le diabète, ou des distributions de fiches expliquant comment éviter des phlébites). Au lieu de cela, ils et elles se prennent des réflexions débiles de toutes parts, alors qu’être gros, pas plus que d’être obèse ou « vraiment très très obèse » sont des prédicateurs efficaces de la valeur d’une personne, qui peut être, ou pas, drôle, gentille, créative, curieuse, cultivée, brillante, sensible.

De la même manière, c’est une très, très mauvaise idée que de se retourner sur les personnes « vraiment trop maigres » pour déverser sa haine et ses jugements gratuits, à grand coup de « j’ai peut-être un gros cul mais au moins j’ai des seins, lalala ». Avoir des gros seins ne rend toujours pas intelligent, drôle ou créatif et désigner quelqu’un à la récré n’est toujours pas constructif. Les personnes très minces ne le sont pas toujours par choix, et même si elles le faisaient « pour correspondre à l’image des magazines en mangeant des courgettes sans la peau parce que sinon c’est trop gras », serait-ce une raison pour leur déverser encore plus de violence dessus ?