Moraliser la nourriture ?

Parmi les reproches qui sont fait au végétarisme/végétalisme, est celui de « moraliser la nourriture ». Soit-disant que la nourriture serait généralement moralement neutre et que les méchants végés viendraient mettre de la morale où il ne devrait pas en avoir.

Je ne sais pas où ces personnes doivent vivre, mais ce doit être un paradis sans magazine féminin ni aucune pression sociale. Parce que, dans ma réalité, les carottes râpées crues natures, c’est Bien, alors que les chips ou le chocolat, c’est Mal. La preuve, même les industries qui produisent du chocolat le vendent comme un « petit plaisir coupable qu’on peut s’accorder ». Pourquoi le plaisir de manger du chocolat serait-il plus coupable que celui de se prendre un thé chaud ? La vérité, c’est que la moralité d’un aliment est inversement proportionnelle à son taux de sucre et de graisse. Pourtant, il n’y aucune différence morale entre une carotte et une pomme de terre, ou entre une olive et un abricot.

Oh, je le sais que trop bien, il s’agit d’un discours de santé public, comme quoi nous sommes tous d’horribles gros ne mangeant avec Modération TM, et qu’il faut nous culpabiliser de manger trop gras / trop sucré / trop salé, pour notre Bien, et notre Bien est évidemment notre Santé. La question que je pose alors est : même s’il est vrai qu’un IMC éloigné de 20 est corrélé avec une moins bonne santé, pourquoi est-ce toujours le poids d’une personne que l’on cherche à améliorer dès que l’on parle d’être en meilleure santé ? Est-ce que se coucher à heure fixe, prendre le soleil tous les jours, arrêtez l’alcool, s’engager dans une psychothérapie, consulter régulièrement un ostéopathe ne sont pas des manières tout aussi valables d’améliorer sa santé, sans que pour autant ce ne soient des obsessions sociales ? On remarquera aussi que les protéines sont toujours vues comme Bonnes, alors que leur excès est malsain (prise de poids, mais aussi fatigue rénale), de même que les régimes, alors que eux aussi sont malsains.

On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi « optimiser sa santé » est une vertu morale. Il y a plein de cas où on échange un peu de santé pour du plaisir, en acceptant par exemple de se faire irradier lors d’un vol long courrier pour aller en vacances, ou en faisant du sport « intensif » pouvant provoquer de multiples formes de blessures. Pourquoi serait-il moralement plus acceptable de fatiguer ses articulations à force de course à pied que de surpoids ?

Evidemment, je n’encourage pas à boire de l’huile à la bouteille (mais quel plaisir en retirer ?) ou ne trouve pas que les personnes cherchant à optimiser leur santé font le « mauvais choix ». Ce serait absurde, car n’aurait pour effet de remplacer une norme par une autre. Seulement, je pense que consacrer du temps à la musique, via la pratique d’un instrument, la recherche de nouvelles techniques… est moralement neutre, comme peut l’être la recherche de la santé, par la pratique d’un sort et une alimentation « optimale ».

Passons maintenant au végétarisme et au végétalisme. La différence entre une tartine de beurre et une tartine de purée d’amande, c’est que la tartine de beurre a nécessité, pour être produite, la mort d’un veau et la souffrance d’une vache. A comparer avec la tartine avec *beaucoup* de purée d’amande qui, au pire, vous fera prendre un kg. Il est particulièrement symptomatique de notre société qu’elle mette sur le même plan la mort et la souffrance d’être vivants avec la prise de poids. Je pense aussi que c’est à cause de cette moralisation du « sain » et du « mince », que de nombreuses associations de défense du végétarisme et du végétalisme soutiennent qu’une alimentation végétale rend mince. Après tout, comment pourrait-il être concevable, dans notre société, qu’une alimentation plus morale ne rende pas mince et en meilleure santé ?

Où commence la violence ?

Pause déjeuner. En fond, la télévision diffuse un reportage où un jeune homme à la peau claire s’immerge dans une région Exotique et Autre [1]. Ce jour-là, c’était un berger de Nouvelle-Zélande qui emmenait ses moutons gambader dans les verts pâturages. Puis, le berger désigne un mouton, que le journaliste égorge en gros plan avec comme commentaire « c’est violent mais nécessaire ». Mes collègues, qui avaient tous de la viande dans leur repas, sont dégoûtés et choqués par le sang et la bête qui agonise.

Moi non. J’étais déjà choquée par la violence de la désignation, par les moutons cherchant à fuir quand l’humain est arrivé, par le mouton se débattant et maintenu au sol. Ce qui est violent et, à mes yeux, inadmissible, ce n’est pas qu’on égorge un mouton. L’égorgement est une manière comme une autre, et plutôt rapide et relativement peu douloureuse, de mettre fin à la vie d’un être vivant. Non, ce que je trouve inadmissible, c’est le pouvoir de désigner un être vivant et de décider « ta vie se finit maintenant ».

Ce que je trouve étonnant, c’est que de nombreuses personnes soient contre la chasse, alors que beaucoup moins sont contre l’élevage. Pourtant, qu’est-ce qui est choquant dans la chasse, si ce n’est l’instant où le chasseur a un animal dans le viseur et décide de l’abattre ? Quelle est la différence, alors entre la chasse et l’élevage ? Dans tous les cas, la chair de l’animal tué est mangée, donc la question de la « finalité », de « l’utilité de la mort » ne se pose pas. Pire, la chasse a aussi un rôle de préservation de l’équilibre forestier et de protection des milieux ruraux contre les sangliers [3], alors que l’élevage n’a d’autre but que la production de viande et produits animaux dérivés.

Je ne vois que deux différences possibles : la première, c’est que dans la chasse, la décision de la mort et l’exécution sont faites par la même personne, alors qu’elle est partagée dans le cas de l’élevage. Cela ressemble beaucoup à une stratégie de dé-responsabilisation, où, typiquement, « ceux qui ont les mains sales ne sont pas responsables, et ceux qui sont responsables n’ont pas les mains sales ». Si la déresponsabilisation marche sur le plan psychologique, elle ne tient pas en droit, où le commanditaire d’un meurtre et son exécutant sont également responsables.

La seconde, c’est que la vache, le poulet ou le porc d’élevage sont nés pour être tués, alors que ce n’est pas le cas de la biche ou de la perdrix dont on perçoit beaucoup plus facilement qu’ils ont leur intérêt propre. Pourtant, ce n’est pas parce qu’un être est « né dans un but », ou que son destin est fixé dès sa naissance, que ce but ou ce destin en deviennent moraux : l’esclavage de personnes nées-esclaves n’est pas moins grave que l’esclavage de personnes capturées pour devenir esclaves[4]. L’exemple des bébés-médicaments montre aussi que parfois, c’est justement le fait qu’une naissance soit purement ou en partie dictée par une nécessité qui rend cette naissance moralement problématique.

La vérité, c’est que nous voyons tous les jours dans nos assiettes des morceaux de vaches ou de poulet et qu’il est donc très difficile de concevoir que quelque chose que nous faisons quotidiennement, que nos amis font quotidiennement et que notre famille fait quotidiennement puisse être moralement mauvais, tandis que la chasse apparaît comme de plus en plus éloignée de la réalité vécue par les personnes vivant en milieu urbain et donc qu’il est plus facile de la remettre en cause car elle est plus impersonnelle.

[1] A chaque fois que je vois ce genre d’émission, j’imagine un membre d’une tribu d’Amazonie[2] rester dernière moi au travail et dire devant une caméra « le débuggage du code est une activité où tous les membres du groupe participent, les plus jeunes demandant régulièrement des conseils aux anciens ». Absurde, non ?

[2] Je prends l’exemple d’une tribu d’Amazonie car ce sont les peuples les plus considérés comme « Autre » par l’Occident, afin que le renversement de perspective soit le plus marquant possible.

[3] La question de savoir si la chasse est réellement un outil de régulation efficace ou si elle a un rôle de pompier-pyromane, est un gros sujet de débats. Je fais ici l’hypothèse qu’il existe des cas où la chasse sert de régulation, sans préjuger de l’existence d’autres solutions.

[4] J’ai conscience qu’il est problématique pour une française non-racialisée de faire un parallèle entre les animaux d’élevage et les esclaves, alors que ce parallèle a souvent été utilisé pour justifier l’esclavage. Je pense que ce parallèle partait lui-même d’une conception biaisée où l’animal était réifié et végétalisé.