Zemmour, manif pour tous, et distractions

The function, the very serious function of racism is distraction. It keeps you from doing your work. It keeps you explaining, over and over again, your reason for being. Somebody says you have no language and you spend twenty years proving that you do. Somebody says your head isn’t shaped properly so you have scientists working on the fact that it is. Somebody says you have no art, so you dredge that up. Somebody says you have no kingdoms, so you dredge that up. None of this is necessary. There will always be one more thing.

Toni Morrison

Il y aurait beaucoup à dire sur Zemmour et son « Donner un prénom qui n’est pas français -à son enfant- c’est se détacher de la France ». Déconstruire les concepts de « prénom français », interroger la possibilité de se « détacher » d’un pays, le lien entre les deux. Il y aurait beaucoup à dire sur les dernières sorties de la manif  pour tous (mpt). La réduction de l’altérité à la différence femme (cis) / homme (cis), ou le lien supposé entre le narcissisme et l’attirance homosexuelle.Nous sommes nombreux à nous horrifier, à raison, de la diffusion médiatique de ce genre de discours. Mais je crains, hélas, qu’exprimer ce que nous ressentons et nous en pensons ne soit pas le plus productif.

D’abord, parce qu’en réagissant à ces propos, nous leur donnons plus de visibilité. C’est grave quand on amène les discours de haine dominants dans les rares espaces qui devraient en être protégés, mettant en danger les personnes qui en sont la cible. C’est ironiquement dramatique quand trois tags anti-IVG dans une rue de Paris prennent gratuitement la force d’une campagne nationale à cause de toutes les réactions de dénonciation.

Ensuite et surtout, car c’est une distraction terrible, que l’on soit allié-e ou concerné-e. En tant que concernée, je suis désolée de voir que pendant qu’on relève une à une les horreurs de la mpt, on ne sorte pas de l’apathie dans laquelle le mouvement LGBT français est plongé depuis l’obtention du mariage pour tous. La réjouissante organisation d’une marche des fiertés de nuit radicale ne peut pas cacher la mollesse avec laquelle la PMA pour tou.te.s, les droits des personnes trans, ou la prévention des suicides sont défendus. En regardant maintenant du côté des alliés, je ne peux m’empêcher de voir, dans les paroles parfois très violentes adressées à la mpt (et, de « mon côté », à Zemmour et autre), une forme de mise à distance rituelle et purificatrice. Tout occupés à la mise à distance de la mpt par rapport à vous, vous ne combattez pas votre homo-, bi-, transphobie intériorisée ; de même, il est plus facile de critiquer Zemmour que de prendre le temps de combattre le racisme et ses effets dans nos propres mouvements.

Alors, plutôt que d’être dans l’opposition et la critique permanente, construisons.

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Mon gras

Mon gras est les tartes à la rhubarbe et aux mirabelles de mes grands-parents
Et les plats préparés de mes parents.

Mon gras est le cappuchino du mardi matin au milieu des quatre heures de maths
Et celui offert le midi aux stagiaires du labo.

Mon gras est la peur de manquer de protéines,
Et l’angoisse de n’être pas à la hauteur.

Mon gras est l’amour pour mon +1,
Et la haine de moi-même.

Mon gras est ma flemme de cuisiner,
Et ma gourmandise.

Je suis mon gras. Il est mon passé, mon présent.
Mon hisyoire n’est pas finie. Je changerai. Peut-être. Et lui aussi, sans doute.

Mais pourquoi ça serait à moi de faire des efforts ? Être allié face aux préjudiges

J’ai suivi (de loin) des discussions sur l’affaire Thuram, notamment sur les précautions à prendre pour en parler, et en profiter plus largement pour parler des violences conjugales en général, tout en évitant au maximum les récupérations racistes par l’extrême-droite. Si j’ai bien compris, une féministe blanche n’a pas aimée être reprise là-dessus et ça c’est envenimé. Au milieu des cordialités échangées, il y a eu l’argument « mais pourquoi, en tant que femme blanche, je devrais faire attention à ne pas être raciste, alors que lui, homme racisé, ne fait pas attention à ne pas être sexiste ? ».

C’est quelque chose qui revient régulièrement quand on parle d’intersectionnalité et j’aimerais expliquer cela une bonne foi pour toute.

La première raison, qui devrait être la plus évidente, c’est que, quand on joue à « c’est lui qui a commencé à être sexiste alors j’ai le droit d’être raciste », les personnes les plus pénalisées sont les femmes racisées, qui se retrouvent malgré elles au milieu d’un « débat » où elles n’ont rien à gagner et tout à perdre : pendant qu’on discute encore de « Le Racisme », i.e. ce que subissent les hommes racisés, et de « Le Sexisme », i.e. ce que subissent les femmes blanches, ce que les femmes racisées vivent reste hors-radar, invisible. J’ai pris l’exemple sexisme vs racisme, mais c’est à chaque fois pareil : dès que l’on essaye d’opposer deux axes, les vraies victimes sont celles qui se retrouvent à l’intersection.

La seconde raison, qui est plus profonde, est que la solidarité ne se mérite pas. Alors oui, je comprends le sentiment de trahison qu’on peut ressentir quand on travaille sur ses privilèges sur un axe A et qu’on voit des personnes opprimées sur cet axe se vautrer dans l’oppression sur un axe B où elles sont privilégiées et on est opprimés. Je le comprends d’autant mieux que j’ai vécu le « pff avec tout ce que je fais, c’est comme ça que je suis remerciée ! ». Sauf qu’on est pas antiraciste pour avoir les remerciements des personnes racisées, ou antisexiste pour avoir la gratitude des femmes : s’attendre à cela, et être déçu de ne pas l’avoir, est à nouveau une forme de privilège. On ne lutte pas pour être remercié, ou parce que les personnes opprimées le « méritent », ou pour s’en faire des alliés au sens comptable du terme (je t’aide à détruire le racisme et en échange tu m’aides à détruire le sexisme, mais si tu me « trahis » je fais volte-face, ha ha !). On lutte parce que c’est la seule chose juste à faire.