Le privilège illusoire de la neutralité

Je discutais avec des connaissances du concept de « neutralité politique » quand je me suis rendue compte que pour certains, à savoir les hommes blancs hétéros 30-50 ans omnivores CSP+ cisgenres, il était possible de rester « neutre », c’est-à-dire de ne pas prendre parti. Ici, c’est encore plus fort que la saine modération, puis que, au lieu d’être dans une position intermédiaire entre deux extrêmes, il s’agit d’être carrément dans une position en-dehors de tout positionnement, justement.

Croire que l’on puisse être neutre est une illusion résultant d’un mode de vie « normal », dans le sens « dans les normes ». Ces personnes n’ont jamais vu leur mode de vie remis en cause, ils croient que la politique est de choisir entre des options existantes et non pas d’en créer de nouvelles, aussi ils ne peuvent concevoir une vie quotidienne qui est entièrement politique. Et pourtant,

  • Les personnes homosexuelles et bisexuelles savent totalement qu’embrasser la personne qu’on aime ou lui tenir la main dans la rue est un acte politique ;
  • Les personnes végétariennes et végétaliennes savent que manger est un acte politique ;
  • Plus généralement, les personnes véganes et écolos savent que tout ce que l’on consomme est un acte politique ;
  • Les personnes appartenant à des minorités linguistiques savent que parler est un acte politique ;
  • Les personnes religieuses savent que prier est un acte politique ;
  • Les personnes transexuelles et transgenres savent que s’habiller, s’épiler ou pas, être opéré-e ou pas, est un acte politique.

We need to be the change we wish to see in the world. Gandhi.

Visiblement, tous ne l’ont pas réaliser, mais ne serait-ce justement parce qu’ils ne souhaitent aucun changement ?

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Être gros mais pas trop

Dans les commentaires l’article sur la modération de l’elfe (que décidément je cite dans tous mes posts), j’ai vu passé l’idée qu’être un peu gros genre en surpoids, ce n’était pas grave, mais par contre être vraiment trop gros, genre en obésité morbide, ça l’était quand même et que les deux n’avaient rien à voir.

Pour avoir vu ce genre d’argument utilisé dans la lutte contre l’homophobie, où des gays et lesbiennes « normaux » se plaignaient des « tarlouzes très efféminées et des camionneuses qui donnaient une mauvaise image de l’homosexualité à la marche des fiertés », je peux dire tout de suite que cet argument ne mène à rien. C’est une tentative désespérée de dire « oui, je suis différent, mais tous les stigmates que les gens normaux me mettent dessus, je ne les mérite pas, par contre la personne là-bas si. Je peux être intégré maintenant ? ». On pourrait appeler ça la technique du « trouver un bouc émissaire à taper à la récré pour éviter d’être désigné soi-même ».

Or, le vrai problème, c’est le processus qui fait qu’une personne va être exclue parce que « trop homo » ou « trop grosse », pas que le seuil entre « trop mais encore un peu acceptable, tiens prend un cookie » et « trop mais genre vraiment trop » soit mal placé. Végétariens, évitez d’utiliser l’argument du « mais au moins je mange des oeufs et des produits laitiers, pas comme ces tarés de végétaliens », ça ne peut que se retourner contre nous.

Pour en revenir à l’obésité dite « morbide » (quel nom magnifique), elle est effectivement associée à beaucoup de problèmes de santé, notamment une espérance de vie réduite de six ans si je ne me trompe pas. Qu’est-ce que cela signifie pour ces personnes ? Dans une société saine, cela voudrait dire qu’elles bénéficieraient d’une prévention accrue des maladies qu’elles ont plus de risque de développer (par exemple, des prises de sang régulière pour vérifier la glycémie afin de détecter et prendre en charge au plus tôt le diabète, ou des distributions de fiches expliquant comment éviter des phlébites). Au lieu de cela, ils et elles se prennent des réflexions débiles de toutes parts, alors qu’être gros, pas plus que d’être obèse ou « vraiment très très obèse » sont des prédicateurs efficaces de la valeur d’une personne, qui peut être, ou pas, drôle, gentille, créative, curieuse, cultivée, brillante, sensible.

De la même manière, c’est une très, très mauvaise idée que de se retourner sur les personnes « vraiment trop maigres » pour déverser sa haine et ses jugements gratuits, à grand coup de « j’ai peut-être un gros cul mais au moins j’ai des seins, lalala ». Avoir des gros seins ne rend toujours pas intelligent, drôle ou créatif et désigner quelqu’un à la récré n’est toujours pas constructif. Les personnes très minces ne le sont pas toujours par choix, et même si elles le faisaient « pour correspondre à l’image des magazines en mangeant des courgettes sans la peau parce que sinon c’est trop gras », serait-ce une raison pour leur déverser encore plus de violence dessus ?

Moraliser la nourriture ?

Parmi les reproches qui sont fait au végétarisme/végétalisme, est celui de « moraliser la nourriture ». Soit-disant que la nourriture serait généralement moralement neutre et que les méchants végés viendraient mettre de la morale où il ne devrait pas en avoir.

Je ne sais pas où ces personnes doivent vivre, mais ce doit être un paradis sans magazine féminin ni aucune pression sociale. Parce que, dans ma réalité, les carottes râpées crues natures, c’est Bien, alors que les chips ou le chocolat, c’est Mal. La preuve, même les industries qui produisent du chocolat le vendent comme un « petit plaisir coupable qu’on peut s’accorder ». Pourquoi le plaisir de manger du chocolat serait-il plus coupable que celui de se prendre un thé chaud ? La vérité, c’est que la moralité d’un aliment est inversement proportionnelle à son taux de sucre et de graisse. Pourtant, il n’y aucune différence morale entre une carotte et une pomme de terre, ou entre une olive et un abricot.

Oh, je le sais que trop bien, il s’agit d’un discours de santé public, comme quoi nous sommes tous d’horribles gros ne mangeant avec Modération TM, et qu’il faut nous culpabiliser de manger trop gras / trop sucré / trop salé, pour notre Bien, et notre Bien est évidemment notre Santé. La question que je pose alors est : même s’il est vrai qu’un IMC éloigné de 20 est corrélé avec une moins bonne santé, pourquoi est-ce toujours le poids d’une personne que l’on cherche à améliorer dès que l’on parle d’être en meilleure santé ? Est-ce que se coucher à heure fixe, prendre le soleil tous les jours, arrêtez l’alcool, s’engager dans une psychothérapie, consulter régulièrement un ostéopathe ne sont pas des manières tout aussi valables d’améliorer sa santé, sans que pour autant ce ne soient des obsessions sociales ? On remarquera aussi que les protéines sont toujours vues comme Bonnes, alors que leur excès est malsain (prise de poids, mais aussi fatigue rénale), de même que les régimes, alors que eux aussi sont malsains.

On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi « optimiser sa santé » est une vertu morale. Il y a plein de cas où on échange un peu de santé pour du plaisir, en acceptant par exemple de se faire irradier lors d’un vol long courrier pour aller en vacances, ou en faisant du sport « intensif » pouvant provoquer de multiples formes de blessures. Pourquoi serait-il moralement plus acceptable de fatiguer ses articulations à force de course à pied que de surpoids ?

Evidemment, je n’encourage pas à boire de l’huile à la bouteille (mais quel plaisir en retirer ?) ou ne trouve pas que les personnes cherchant à optimiser leur santé font le « mauvais choix ». Ce serait absurde, car n’aurait pour effet de remplacer une norme par une autre. Seulement, je pense que consacrer du temps à la musique, via la pratique d’un instrument, la recherche de nouvelles techniques… est moralement neutre, comme peut l’être la recherche de la santé, par la pratique d’un sort et une alimentation « optimale ».

Passons maintenant au végétarisme et au végétalisme. La différence entre une tartine de beurre et une tartine de purée d’amande, c’est que la tartine de beurre a nécessité, pour être produite, la mort d’un veau et la souffrance d’une vache. A comparer avec la tartine avec *beaucoup* de purée d’amande qui, au pire, vous fera prendre un kg. Il est particulièrement symptomatique de notre société qu’elle mette sur le même plan la mort et la souffrance d’être vivants avec la prise de poids. Je pense aussi que c’est à cause de cette moralisation du « sain » et du « mince », que de nombreuses associations de défense du végétarisme et du végétalisme soutiennent qu’une alimentation végétale rend mince. Après tout, comment pourrait-il être concevable, dans notre société, qu’une alimentation plus morale ne rende pas mince et en meilleure santé ?