Où commence la violence ?

Pause déjeuner. En fond, la télévision diffuse un reportage où un jeune homme à la peau claire s’immerge dans une région Exotique et Autre [1]. Ce jour-là, c’était un berger de Nouvelle-Zélande qui emmenait ses moutons gambader dans les verts pâturages. Puis, le berger désigne un mouton, que le journaliste égorge en gros plan avec comme commentaire « c’est violent mais nécessaire ». Mes collègues, qui avaient tous de la viande dans leur repas, sont dégoûtés et choqués par le sang et la bête qui agonise.

Moi non. J’étais déjà choquée par la violence de la désignation, par les moutons cherchant à fuir quand l’humain est arrivé, par le mouton se débattant et maintenu au sol. Ce qui est violent et, à mes yeux, inadmissible, ce n’est pas qu’on égorge un mouton. L’égorgement est une manière comme une autre, et plutôt rapide et relativement peu douloureuse, de mettre fin à la vie d’un être vivant. Non, ce que je trouve inadmissible, c’est le pouvoir de désigner un être vivant et de décider « ta vie se finit maintenant ».

Ce que je trouve étonnant, c’est que de nombreuses personnes soient contre la chasse, alors que beaucoup moins sont contre l’élevage. Pourtant, qu’est-ce qui est choquant dans la chasse, si ce n’est l’instant où le chasseur a un animal dans le viseur et décide de l’abattre ? Quelle est la différence, alors entre la chasse et l’élevage ? Dans tous les cas, la chair de l’animal tué est mangée, donc la question de la « finalité », de « l’utilité de la mort » ne se pose pas. Pire, la chasse a aussi un rôle de préservation de l’équilibre forestier et de protection des milieux ruraux contre les sangliers [3], alors que l’élevage n’a d’autre but que la production de viande et produits animaux dérivés.

Je ne vois que deux différences possibles : la première, c’est que dans la chasse, la décision de la mort et l’exécution sont faites par la même personne, alors qu’elle est partagée dans le cas de l’élevage. Cela ressemble beaucoup à une stratégie de dé-responsabilisation, où, typiquement, « ceux qui ont les mains sales ne sont pas responsables, et ceux qui sont responsables n’ont pas les mains sales ». Si la déresponsabilisation marche sur le plan psychologique, elle ne tient pas en droit, où le commanditaire d’un meurtre et son exécutant sont également responsables.

La seconde, c’est que la vache, le poulet ou le porc d’élevage sont nés pour être tués, alors que ce n’est pas le cas de la biche ou de la perdrix dont on perçoit beaucoup plus facilement qu’ils ont leur intérêt propre. Pourtant, ce n’est pas parce qu’un être est « né dans un but », ou que son destin est fixé dès sa naissance, que ce but ou ce destin en deviennent moraux : l’esclavage de personnes nées-esclaves n’est pas moins grave que l’esclavage de personnes capturées pour devenir esclaves[4]. L’exemple des bébés-médicaments montre aussi que parfois, c’est justement le fait qu’une naissance soit purement ou en partie dictée par une nécessité qui rend cette naissance moralement problématique.

La vérité, c’est que nous voyons tous les jours dans nos assiettes des morceaux de vaches ou de poulet et qu’il est donc très difficile de concevoir que quelque chose que nous faisons quotidiennement, que nos amis font quotidiennement et que notre famille fait quotidiennement puisse être moralement mauvais, tandis que la chasse apparaît comme de plus en plus éloignée de la réalité vécue par les personnes vivant en milieu urbain et donc qu’il est plus facile de la remettre en cause car elle est plus impersonnelle.

[1] A chaque fois que je vois ce genre d’émission, j’imagine un membre d’une tribu d’Amazonie[2] rester dernière moi au travail et dire devant une caméra « le débuggage du code est une activité où tous les membres du groupe participent, les plus jeunes demandant régulièrement des conseils aux anciens ». Absurde, non ?

[2] Je prends l’exemple d’une tribu d’Amazonie car ce sont les peuples les plus considérés comme « Autre » par l’Occident, afin que le renversement de perspective soit le plus marquant possible.

[3] La question de savoir si la chasse est réellement un outil de régulation efficace ou si elle a un rôle de pompier-pyromane, est un gros sujet de débats. Je fais ici l’hypothèse qu’il existe des cas où la chasse sert de régulation, sans préjuger de l’existence d’autres solutions.

[4] J’ai conscience qu’il est problématique pour une française non-racialisée de faire un parallèle entre les animaux d’élevage et les esclaves, alors que ce parallèle a souvent été utilisé pour justifier l’esclavage. Je pense que ce parallèle partait lui-même d’une conception biaisée où l’animal était réifié et végétalisé.

Publicités

7 réponses à “Où commence la violence ?

  1. Note 1 : en effet, c’est absurde. J’irais pas demander conseil à un gars de 60 ans pour débugger un code.
    Puis je ne suis pas sûr que ça puisse vraiment se gérer en groupe, ce genre de problèmes. Mais je ne suis pas développeur.

    C’est un fait : pour un végétalien, la nourriture est un engagement. C’est un problème moral, c’est une question politique et économique. Pas juste un produit sur le marché.
    Pour un omnivore, la viande n’est qu’un produit. Mais la chasse, c’est une manière particulière et violente de fabriquer le produit. Et il s’agit de le retirer à la nature. Je pense que ce que les gens n’aiment pas avec la chasse, c’est justement cela : un animal élevé a déjà été ôté à la Nature, il ne vit plus, il n’a jamais vécu, sous le règne de la Planète. Le gibier, si.

     » Ô Déesse Nature, Grand Royaume des Animaux, entend ma Prière ! Que tous ceux qui sont sous Ta protection demeurent préservés de la Folie des Hommes ! Non à la chasse et aux chasseurs ! Mais laisse-nous prendre soin des animaux qui ne sont plus à toi, qui sont nés pour l’assiette ; car ceux-là n’ont rien de sacré, comme la biche qui court dans les bois.

    Il ne faut pas tuer la maman de bambi. Il faut libérer les animaux de laboratoire, comme dans Fluke. Et les animaux de compagnie, c’est cool, comme dans l’Incroyable Voyage.
    Je crois en la Réincarnation. Mais je mange de la vache, car je n’ai jamais songé que maman aurait pu se réincarner en autre chose qu’un aigle ou un écureuil.  »

    En voilà, des mots de prophète ^^

  2. Ce que tu dis est vrai (sauf pour le coup de la régulation, mais j’y reviendrai); mais il y a aussi, tout simplement, le fait que l’écrasante majorité se nourrit d’animaux d’élevage, tandis que peu de gens mangent du gibier. Ils mangent des animaux d’élevage depuis tout petits, or comme ils ne sont pas des mauvaises personnes (et ne veulent pas l’être), ils ne peuvent admettre que ce soit quelque chose de mal. Condamner l’élevage serait les rendre coupables, et en plus ça les forcerait non seulement à se remettre en question mais à changer des choses dans leur vie à eux. Alors que les chasseurs, c’est bien connu, sont tous des gros cons, surtout quand on en connait pas un seul.

    Les gens qui mangent occasionnellement du gibier not un point de vue moins radical sur la chasse, puisqu’ils en profitent.

    Pour ce qui est de la régulation, c’est un argument fallacieux avancé par les chasseurs. Aujourd’hui dans nos campagnes, on tue en un moins le nombre de sangliers qu’on tuait en un an au début du XXème siècle. Plus de chasseurs? Il ya surtout beaucoup plus de sangliers. La chasse est un loisir, rien d’autre. Les chasseurs nourrissent les sangliers et les hybrident même avec des cochons pour qu’ils soient plus prolifiques… Il ne faut pas se voiler la face, si le chasseur se souciait des équilibres écologiques, il s’occuperait de la tortue de floride ou de la coccinelle asiatique, et non pas des sangliers, qui ne posent d’ailleurs aucun problème écologique. Les chasseurs confondent d’ailleurs allègrement problèmes écologiques et « nuisibles » (sous-entendu: nuisibles à des êtres humains) c’est à dire qui provoque parfois des dégâts aux cultures. Amalgame facile qui entretient la confusion. Même si c’était vrai qu’on tuait les sangliers pour éviter qu’ils n’abiment quelques champs, cela resterait une injustice.

    • Je ne pensais pas aux sangliers mais aux cerfs. J’ai un ami chasseur (qui affirmait justement qu’il n’aimait pas avoir un chevreuil dans le visueur) qui a aussi un master en gestion forestière qui m’expliquait que la présence de champs en bordure de forêt faisait que la régulation naturelle de l’espèce était perturbée : les biches avaient alors trop de petits (deux par femelle plutôt qu’un) qui ne pouvaient pas se nourrir quand les champs étaient labourés et commençaient alors à manger des plantes qu’ils ne mangeaient pas habituellement, ce qui perturbait l’équilibre de la forêt.

      Très juste aussi, la remarque sur « tout le monde mange des animaux d’élevage, très peu mangent des animaux de chasse ». Il y a un peu le même phénomène avec la fourrure et le cuir.

  3. Ha oui aussi je te rejoins tout à fait par rapport à ce qui te choque. Quand je commençais à être végétarienne, j’ai vu une vidéo d’abattage, l’auteur disait que c’était très choquant car le petit veau était tué avec du matériel réservé aux bovins adultes (machine trop grande), du coup il souffrait, etc. C’est vrai que c’était choquant. Mais ce qui m’a bouleversée, en réalité, c’était le début de la vidéo: il y avait deux petits veaux, deux hommes arrivaient et ils discutaient pour savoir lequel ils allaient tuer. J’ai trouvé ça insupportable.

  4. Je pense à la différence suivante, liée à la première que tu as soulevée : c’est la notion de plaisir.

    Le chasseur tue pour son plaisir ; c’est pour lui un acte facultatif, il pourrait ne pas chasser. L’employé d’abattoir tue parce que c’est son métier, qui en général ne lui apporte pas de plaisir particulier mais qu’il accomplit parce qu’il faut bien vivre et pour cela gagner de l’argent.

    Autrement dit, on tolère la mise à mort comme une sorte de « mal nécessaire » mais surtout à condition que celui qui l’exerce n’y prenne pas de plaisir, et même soit un peu dégoûté.

    Je pense que c’est, au fond, la même raison pour laquelle on condamnait (et, dans certains milieux, on condamne encore) la sexualité à visée de plaisir tandis que l’on acceptait le coït à but reproductif (et encore, il convenait de ne pas y voir trop d’agrément).

    Sinon, d’accord avec Lena sur la condamnation de la fourrure vs cuir : c’est beaucoup plus facile de taper sur le mode de vie des riches que sur celui de M.&Mme Tout-le-Monde. C’est le même phénomène qui faisait que certains hurlaient contre le Concorde… alors que celui-ci n’était qu’une très faible partie de la pollution causée par le transport aérien. Autrement dit, il était considéré comme bien plus immoral de prendre plaisir au luxe d’un voyage en Concorde que de rester des heures et des heures recroquevillé en classe économique (et je pense que là-dessus on rejoint cette idée que le plaisir dérange).

  5. @Belgarel: C’est un peu hors-sujet, mais effectivement le déboguage de code peut se traiter en groupe et par recours à d’autres personnes, éventuellement plus expérimentées (donc, en général, plus âgées). Au bout d’un certain temps, on fatigue, on s’énerve, et un regard extérieur permet parfois de débloquer la situation.

    Les difficultés de déboguage illustrent en fait un phénomène psychologique intéressant : on finit par confondre « A est censé faire X » avec « A fait X ». Souvent, on n’arrive pas à comprendre pourquoi un système d’ensemble ne fonctionne pas parce qu’on a dans l’idée que tel sous-système fait X alors qu’en fait non. À mon avis, on retrouve le même problème en politique : les gens finissent par confondre « une institution/un impôt/un processus censé s’occuper de X’ avec « […] qui s’occupe de X ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s